Interview avec Christophe, membre de la Coordination des intermittents précaires en Franche-Comté (CIP-FC)

Salut Christophe, pour commencer peux-tu nous dire c’est quoi ton boulot ?

Bonne question, on n’est pas que des intermittents, nous avons des métiers.Je suis technicien, régisseur son, je travaille soit dans des structures soit pour des bureaux de production, c’est à dire des manageurs d’artistes ou des tourneurs. Donc même dans chaque métier il y a des catégories.Ce sont des métiers, nous sommes intermittents parce que notre emploi est discontinu.

Peux-tu nous expliquer les raisons qui ont déclenché la mobilisation des intermittents ?

En 2003 il y avait déjà eu de nombreuses protestations et le changement de la convention UNEDIC avait déjà mis à mal l’intermittence. Pour la convention 2014 il y a eu une mobilisation préventive, puisqu’on savait à l’avance que dans les réunions paritaires discutant des nouveaux statuts de l’UNEDIC ça allait être très chaud, à la fois pour les intermittents et pour tous les salariés. Et c’est effectivement ce qui s’est produit.
Il s’est créé une Coordination des intermittents précaires (CIP) en 2003 en Île de France, et ces coordinations se sont généralisées partout en France, en particulier en 2014, pour dénoncer et agir, avant les négociations UNEDIC de mars 2014. Ça n’a pas empêché que cette commission paritaire change les règles du jeu, c’est un rapport de force et nous seuls intermittents n’avons pas pu peser pour tous les salariés de France, ni d’ailleurs pour nous-même.

On a vu que vous aviez mené depuis ce printemps une série d’actions assez spectaculaires, peux-tu revenir sur les plus importantes ?

Dans un premier temps nous avions agi pour faire pression sur le MEDEF au niveau local, puisque le MEDEF est à la table des négociations. Nous voulions nous faire voir, on a été relativement gentils. Dans un second temps nous sommes allés à la DIRECCTE puisqu’il fallait faire pression sur le ministre du travail pour qu’il n’avalise pas la nouvelle convention, la DIRECCTE étant le représentant local du ministère du travail. Évidemment dans un troisième temps nous sommes allés à la DRAC, puisque c’est notre ministère de tutelle, pour obtenir des garanties de la ministre et des positionnements clairs.
Et enfin nous sommes allés à Pôle Emploi, puisque depuis le 1er juillet cette nouvelle convention UNEDIC est appliquée. Nous y étions d’ailleurs allé avant, et nous y sommes retournés le 1er octobre puisque c’était la date à laquelle la convention ne s’appliquait plus seulement aux intermittents mais à tous les salariés. Donc chaque fois nous avons marqué ces articulations par des déplacements.

On a aussi vu que parfois vous dépassiez le stade des rassemblements et manifestations, avec l’occupation de la DRAC ou les actions sur les compteurs EDF, comme on a pu le lire dans la presse.

L’occupation de la DRAC pendant 48h c’était symbolique, nous avons d’ailleurs été fort bien reçus, on a beaucoup discuté, en particulier avec le directeur régional. Pour parler de l’action au niveau des compteurs EDF, ça n’est pas le fait de décisions d’assemblées générales (AG) de la CIP, donc on va considérer que ce sont des actions individuelles.
Nous sommes aussi intervenus aux Eurockéennes pour faire voter les salariés intermittents sur la possibilité d’organiser une grève durant le festival.

Est-ce qu’il y a eu beaucoup de perturbations de festivals cet été ?

Comme on l’a vu et entendu, il y a eu des interruptions de festivals à Toulouse, au Printemps des comédiens à Montpellier, on a beaucoup entendu parler du festival d’Avignon, ça c’est pour la partie théâtre et danse du spectacle. Je suis personnellement dans le secteur musical, et nous franc-comtois nous avons fait en sorte qu’au niveau de ce festival symbolique des Eurockéennes il y est une action et une présence sur le site des intermittents. Ça s’est fait grâce au directeur qui nous a laissé de l’espace pour communiquer, faire comprendre quel est notre combat et quel serait le combat qu’il faudra que les salariés mènent dès la rentrée (c’était en juillet) pour faire respecter leurs droits. Nous avons eu une action d’information très importante auprès des 170 salariés intermittents qui travaillent sur le festival, qui nous ont entendu et ont voté sur le fait de faire grève. Ils ont choisi de ne pas faire la grève mais au moins ils ont été informés et ont eu la possibilité de s’exprimer, ce qui n’était pas acquis.

Comment vous organisez-vous pour mener vos actions et organiser le mouvement, que ce soit pour la prise de décision ou de la répartition des tâches ?

La CIP est une coordination, c’est-à-dire une organisation très horizontale, sans structure fixe. C’est une juxtaposition d’humains, et pas seulement d’intermittents, qui se réunissent périodiquement pour réfléchir et agir. Ces AG ont été très régulières – hebdomadaires – au premier semestre 2014, elles le sont un peu moins depuis la rentrée, mais ça existe et ça vit toujours très efficacement. Les propositions d’actions sont systématiquement votées en AG, validées par une majorité des présents.

Tu as dis plusieurs fois que ce ne sont pas seulement les intermittents qui sont concernés par cette réforme, mais bien tous les chômeurs et donc tous les salariés, peux-tu donner quelques détails là-dessus ?

Ce que nous défendons, nous intermittents, nous le défendons pour tous. Il y a donc une mise en place de « droits rechargeables » dans le régime général, et dans la plupart des cas ce sera une manière d’abaisser les indemnisations : les indemnités seront calculées sur les premiers salaires, et même si l’employé trouve un autre travail mieux payé, ses indemnités suivantes seront calculées sur la base du premier emploi, jusqu’à épuisement des droits.

Donc ce qui paraît être une amélioration se révèle être une baisse des indemnités. Mais au delà de ces montants, y a-t-il des questions plus générales sur la nature de l’assurance chômage et du travail salarié aujourd’hui que vous essayez de poser ?

Il faut considérer les pratiques de l’emploi, plutôt que les métiers et les secteurs. On a réfléchi pour nous mais on souhaite qu’il y ait une prise de conscience généraliste. Maintenant 80% des embauches se font en CDD, et 6 chômeurs sur 10 ne sont pas indemnisés. L’emploi est devenu discontinu, ça veut dire les intermittents étaient en quelque sorte des pionniers.On a des propositions pour l’indemnisation de l’emploi discontinu,et on peut appliquer ça au régime général.

De ton point de vue, dans cette lutte, quelle a été l’attitude des syndicats et des organisations de chômeurs ?

Les organisations de chômeurs n’ont pas beaucoup communiqué, on ne les a pas beaucoup vues. Personnellement je suis allé à la rencontre d’AC (Agir contre le Chômage), je leur ai proposé qu’on fasse un défilé commun pour le 1er Mai. Bon, ça ne s’est pas fait, nous sommes un peu des comètes, arrivées tard et passant vite. Je pense qu’on restera, il est fort probable que la donne ait changé.
En fait, lors de cette discussion paritaire du 22 mars sur les nouvelles conditions UNEDIC, Force Ouvrière a changé d’avis quant à ses habitudes. Donc nous sommes allé rencontrer FO le 1er Mai, pour leur demander d’expliquer leur changement position vis-à-vis du MEDEF et des travailleurs. Nous avons également rencontré la CFDT, qui est un partenaire syndical majeur, qui accepte assez rapidement dans les négociations les propositions du MEDEF. Ça n’a pas donné grand chose mais au moins ils savent que nous sommes très mécontents de la situation actuelle et de leurs changements de comportement. Les intermittents sont peu mais ils sont plutôt actifs, plus que la moyenne, et je pense qu’on se reverra. Je pense aussi que ce système paritaire est au bout du rouleau, et qu’il faut réfléchir à un autre système que le paritarisme.

Et quelles perspectives vois-tu pour la suite ?

Nous avons par exemple eu une grande discussion hier et ce matin avec les gens de Pôle Emploi, en les forçant à se former et à nous renseigner sur les nouvelles règles. Dans un premier temps pour les intermittents, mais sans doute dans un second temps pour tous les chômeurs. Nous voulons forcer Pôle Emploi à quelque chose de plus social, de plus humain, pour les intermittents un dialogue entre humains avec les responsables. Et à travers cela nous demandons la même chose pour tous les salariés, c’est-à-dire plus d’humanisme et moins de répondeurs. Donc voilà notre action d’aujourd’hui même, et pour l’avenir un engagement assez général pour que les précaires, les intérimaires, que tous les gens qui ont des emplois discontinus aient des conditions de vie décentes. Pas de rendez-vous fixé pour l’instant, mais il y a des actions qui sont en préparation , des actions coup de poing pour bien faire comprendre qu’on est là, des idées pour l’avenir, à long terme et à court terme, et je pense que la CIP Franche-Comté s’installe dans la durée.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Peut-être préciser nos revendications spécifiques, nous demandons des choses très claires : un retour à la « date anniversaire », un système mutualiste, un régime unique pour les artistes et les techniciens. Il y a en ce moment même des concertations dans lesquelles les coordinations d’intermittents ont réussi pour la première fois à s’attabler, et il faut que les gens qui discutent des aménagements à venir sachent que les CIP les surveillent.