[Une nouvelle revue, ADARGA] Actualité du citoyennisme: Brève analyse

Une nouvelle revue anarchiste a vu le jour en Espagne : Adarga (ça veut dire « bouclier », mais aussi par extension « défense active »). Elle reprend le titre d’une publication lancée en 1980, à cette époque les dirigeants du régime franquiste achevaient leur transition vers une apparence démocratique, tandis que la CNT espagnole subissait les assauts de la police, des médias et des autres syndicats, en même temps qu’elle vivait une scission réformiste qui allait devenir la CGT. Lancée entre autres par Juan Gómez Casas, Adarga visait à répondre à ces attaques, et elle renaît aujourd’hui puisqu’il est de nouveau nécessaire de défendre l’anarcho-syndicalisme contre ceux qui veulent le vider de son contenu révolutionnaire. Plusieurs articles ont été traduits en français (cliquer ici) ainsi qu’en anglais et en espéranto. Nous avons choisi de publier l’article suivant, qui traite de l’idéologie citoyenniste.

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On a beaucoup parlé, dans nos milieux, du citoyennisme et de ces effets nocifs sur les luttes révolutionnaires. Dans ce texte, nous présenterons brièvement cette idéologie, nous réaliserons une analyse de son sens dans le contexte actuel et nous terminerons par un avertissement à propos des dangers qu’il peut y avoir, pour le Mouvement libertaire, à assumer certains postulats propres au citoyennisme.

Brève analyse du citoyennisme

«Par citoyennisme, nous entendons d’abord une idéologie dont les traits principaux sont
1°) la croyance en la démocratie comme pouvant s’opposer au capitalisme
2°) le projet d’un renforcement de l’Etat (des Etats) pour mettre en place cette politique (…).
Le but avoué du citoyennisme est d’humaniser le capitalisme, de le rendre plus juste, de lui donner, en quelque sorte, un supplément d’âme.»

C’est à partir de cette brève définition qu’Alain C. donne dans son texte «L’impasse citoyenniste. Contribution à une critique du citoyennisme»1 que nous allons rapidement présenter cette idéologie.

Le citoyennisme prétend être un triste substitut d’une classe ouvrière pratiquement annihilée comme classe révolutionnaire et déclassée comme groupe. La lutte des classes est alors remplacée par les luttes citoyennes.
Qui donne forme et masse sociale au citoyennisme? La mal nommée classe moyenne. Une grande masse salariée, plus ou moins précarisée, qui jouit des délices offerts par le capitalisme au travers de la société de consommation. Une classe qui se développe et atteint son apogée durant la deuxième moitié du XXe siècle, avec la consolidation de l’«Etat providence» et pendant les dernières décennies touchées par les ajustements économiques et sociaux du capitalisme. C’est la nostalgie d’un passé de prétendu bien-être qui mobilise cette classe.

Parce qu’il nie le conflit de classes, le citoyennisme est inévitablement interclassiste. Il n’hésite pas à accepter en son sein de petits entrepreneurs et des politiciens de deuxième zone, agacés de ne pas recevoir suffisamment de miettes du gâteau.

Des groupes qui se situent dans la sphère d’ATTAC, les Verts, Ecologistes en action, des organisations anti-globalisation, des ONG, SOS Racisme, des groupes féministes, les vieilles bureaucraties syndicales des Commissions ouvrières (CCOO) et de l’UGT, des partis de gauche comme IU et une infinité de collectifs variés constituent les «soupes de lettres» qui soutiennent les mobilisations citoyennes. On a pu les voir pour la première fois dans l’Etat espagnol, avec pas mal de capacité de convocation, lors des mobilisations anti-globalisation de Barcelone en 20012.

Le citoyennisme ne prétend jamais, sous aucun prétexte, remettre en question la fonction des institutions et préconise encore moins leur abolition. L’analyse citoyenniste de la question sociale se limite à considérer comme négatifs les excès du capitalisme et propose, comme solution, le renforcement des institutions démocratiques, l’approfondissement d’un antagonisme supposé entre le capital et l’Etat.

Il n’est pas très difficile d’en déduire que le citoyennisme vise à renforcer le système actuel. Malgré une prétendue et faible opposition à ses excès, il donne de la légitimité aux structures qui nous gouvernent et nous soumettent. Ce n’est qu’un ravalement de façade du système.

De ce fait, on peut conclure que le citoyennisme fait partie du système, puisqu’il octroie de la validité aux institutions et prétend les renforcer. Il intervient à l’intérieur des marges de la protestation que le système accepte parce qu’elle ne constitue pas une menace pour lui. De fait, le citoyennisme représente une voie magnifique pour canaliser le malaise que provoque un capitalisme toujours plus vorace.

En tant qu’idéologie du système, le citoyennisme entre dans sa logique et accepte les interlocuteurs du capital, c’est-à-dire les moyens de communication. Son langage et ses actions sont totalement conditionnés par les médias. Les moyens de communications écrivent la feuille de route des mobilisations citoyennistes et de fait, les journaux «de gauche» – El País et Público – constituent de puissants alliés pour ce mouvement.

L’utilisation d’euphémismes qui varient constamment, l’emploi d’expressions présentées comme positives – citoyen, civique, démocratique – ou négatives – violence, anti-système –, la valorisation quantitative et non qualitative des luttes (…), une esthétique déterminée par les canons de la «normalité»… constituent des exemples de la relation évidente entre le langage du citoyennisme et celui des moyens de communication qui sont les «haut-parleurs» du système.

Légitimité est donnée aux valeurs du système et au sens qu’il donne à différents termes. Ce que nous allons illustrer avec un fragment du texte «L’assassinat des idéologies» des Jeunesses anarchistes de León à propos de la signification du mot «violence»:

«La propre conception du mouvement comme non-violent assume, selon nous, le concept de violence tel qu’il est utilisé par le pouvoir. Cette conception accepte le fait que l’Etat dispose du monopole de la violence. Est violente, dans cette optique, toute activité qui porte atteinte à l’ordre actuel, qui empêche le développement normal des activités quotidiennes de l’ensemble des «citoyens» en agissant contre des individus ou des objets, sans l’autorisation légale correspondante. Le concept de violence tel qu’il est utilisé est quelque chose de totalement subjectif (…). Par exemple, il n’est pas violent de s’assoir sur une place sans interrompre le passage des gens, mais ça l’est de s’assoir au milieu d’une avenue fréquentée où circulent des personnes et des véhicules; il n’est pas violent de jeter des roses de papier en l’air, mais ça l’est de jeter des pierres contre la vitrine d’une banque ; bien que dans un cas comme dans l’autre, il s’agisse d’objets inanimés…

Cette conception de la violence assume le rôle inférieur attribué à l’individu dans les sociétés hiérarchisées. De notre point de vue, par contre, la violence désigne tout acte qui, par n’importe quel moyen, qu’il soit physique ou psychologique, recherche la soumission de l’individu à des intérêts extérieurs à lui. De cette manière, nous ne pouvons considérer comme violents des actes provenant d’un individu soumis à l’encontre du sujet ou de l’idée qui le soumet. Et cela bien que nous ne soyons pas en faveur du principe selon lequel «la fin justifie les moyens», ni que nous ne soyons d’accord qu’on fasse n’importe quoi. Cependant, les appels continus à la résistance passive, même quand la police charge avec agressivité, nous semblent, dans certaines circonstances, non seulement une erreur stratégique, mais aussi une véritable manifestation de stupidité».

Le citoyennisme accepte et reproduit l’idéologie dominante. De ce fait, il est totalitaire, car il exclut et attaque tous ceux qui rompent avec la vérité et les limites que le système admet. Il ne donne pas seulement de la légitimité aux structures de domination, mais aussi à son langage et à sa logique.

La principale erreur que le citoyennisme commet est de considérer que ses valeurs, forgées durant les folles années de prospérité consumériste, sont universelles et irremplaçables. Il est incapable de voir que toutes les fables qui parlent de bien-être, de développement durable, de démocratie et autre imaginaire symbolique ne correspondaient qu’à une phase du capitalisme. Après qu’il soit parvenu, grâce à ces fausses promesses, à – pratiquement – annihiler la classe ouvrière, à dissoudre ses liens et à effacer son passé, il n’est plus guère rentable pour le système d’accorder ces miettes. En définitive: le citoyennisme est un mouvement de nostalgiques d’un passé qui se dissipe. Un passé qui n’a été qu’un rêve, un étourdissement des consciences que quelques naïfs tentent de ressusciter.

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Un tour de vis du citoyennisme: le 15M3 et le loup déguisé en agneau

Le citoyennisme a servi les intérêts de la gauche (PSOE) pour affaiblir la droite postfranquiste (PP) au pouvoir durant huit ans. Les manifestations massives du mouvement contre la globalisation, les mobilisations contre la guerre en Irak et les protestations qui ont suivi la gestion pathétique de la catastrophe du pétrolier «Prestige» par le PP en 2002 cessèrent avec l’arrivée du PSOE à la Moncloa [siège du gouvernement espagnol, ndt.]. Le citoyennisme avait été un instrument des « socialistes » pour faire tomber le gouvernement antérieur.

Malgré la vague des restrictions qui ont accompagné la crise et l’évidente perte de crédibilité des syndicats bureaucratiques (CCOO et UGT), les actions de résistance étaient presque testimoniales. Le bipartisme ne cessant de se renforcer dans le cirque parlementaire, réduisant l’espace des forces minoritaires comme la Gauche unie (IU).

Le citoyennisme n’était plus qu’un outil abandonné, mais quelque chose changea un 15 mai [2011]. Des collectifs qui remettaient en question le bipartisme étaient déjà apparus depuis quelques mois, à cause de l’absence de réponse face à la vague des restrictions néolibérales imposées par l’Union européenne. Des groupes comme «Jeunesse sans futur» et «Démocratie réelle maintenant!» réchauffaient le vieux citoyennisme avec une touche de radicalité autour du thème «ils ne nous représentent pas».

Ce qui s’est passé est bien connu. Les places se remplirent de consommateurs mécontents de la tournure des événements. Le bipartisme ne satisfaisait pas une partie de la population qui voyait les grands partis comme deux marionnettes du capital. Les institutions étaient à la merci des projets des «marchés». Le démantèlement de l’«Etat providence» s’accélérait à pas de géants sans que personne ne bronche.

Face à la radicalisation des excès du capitalisme, le citoyennisme agit en conséquence. Il décida de récupérer, seulement en apparence, le vieil assembléisme. Malgré l’hétérogénéité de la multitude qui se rassemblait sur les places, ces assemblées se convertirent en une sorte de thérapie collective de consommateurs et de votants frustrés, mécontents de la perte des plaisirs de la société de consommation.

Ce qui était remis en cause était le bipartisme et non le parlementarisme comme système de domination. Le rôle actuel des Etats comme marionnette du capital était remis en question et on exigeait d’eux qu’ils redeviennent interventionnistes et protecteurs des intérêts de la classe moyenne, comme l’avait été le keynésianisme. On était incapable de voir l’Etat dans une optique différente, c’est-à-dire comme un instrument de domination au service des intérêts de la classe dominante quelle que soit sa forme. On reprochait aux forces de police de ne pas être «au service du citoyen», mais on ne dénonçait pas leur action essentiellement répressive. On reprochait aux syndicats institutionnels d’avoir abandonné leur fonction de représentants des travailleurs, mais on ne mettait pas en avant la nécessité de se doter d’outils indépendants – de syndicats – qui feraient face aux attaques capitalistes grâce à l’action directe et à une organisation horizontale.

Tout cela ne rappelle pas quelque chose? C’est l’ennemi de toujours: le citoyennisme. Radicalisé pour canaliser les frustrations de la population face à une évidente crise de légitimité des partenaires sociaux et qui tente d’apparaître comme quelque chose de nouveau, mais qui finalement reste le citoyennisme. A tout cela, il faut ajouter l’écho médiatique produit par les médias progressistes comme Público ou El País et la diffusion par les réseaux sociaux qui eurent comme résultat des mobilisations massives.4

Pour le reste, c’est toujours la même chose: la recherche de l’attention des médias, le spectacle, la non-violence qui légitime le monopole de la violence d’Etat… rien de neuf. Même les actes de «désobéissance civile» ne visaient pas à nier la légitimité de l’autorité, mais cherchaient à la faire réagir afin qu’elle se mette du côté des citoyens. De nouveau la nostalgie d’un passé où la police protégeait l’ordre et la tranquillité de la consommation.

Bref commentaire sur les influences du citoyennisme vis-à-vis de l’anarchisme

Ces derniers temps, le citoyennisme prend la forme de l’occupation et de la désobéissance. Ce masque de radicalisme semble porter ses fruits, car de nombreux libertaires donnent l’impression d’être tombés dans le panneau.

Beaucoup, poussés par l’élan d’être plus nombreux, d’être plus proche des gens et de sortir du ghetto finissent par reproduire les idées-forces du citoyennisme au sein du mouvement libertaire: la recherche du nombre, visible mais trompeur, plutôt que celle du militantisme réel et laborieux; le ralliement à la mode médiatique; la méfiance vis-à-vis de notre propre idéologie, comme si l’anarchisme appartenait à un groupe minoritaire sélect, incompréhensible pour les masses; l’immédiatisme, lié à l’espoir de voir surgir, du jour au lendemain, comme par magie, un mouvement anarchiste de masse; la manie de ne pas dire les choses pour faire bonne impression

Comme le signale un texte cité plus haut, être plus comme les autres ne nous aide absolument pas, si ce n’est à apporter au citoyennisme des sigles supplémentaires à la liste habituelle des organisations signataires. Pour grandir, nous devons assumer ce que nous sommes ainsi que le contexte social auquel nous nous affrontons et laisser de côté les délires de grandeur. C’est à partir du travail quotidien, de l’auto-formation, de la capacité critique et d’analyse de ce qui nous entoure que nous obtiendrons une croissance qualitative d’un mouvement anarchiste qui est trop influencé par le «petit monde alternatif». Du travail constant et militant décollera nécessairement une croissance quantitative, si nous sommes capables de démontrer à la société que nous sommes une alternative réelle, et non maquillée. Il est nécessaire d’arracher les masques de ceux qui servent le capital et l’Etat, d’où qu’ils viennent, même s’ils se déguisent en libertaires.

Ecrit par A.F.A., traduction Ariane G.