Autogestion : méfiez-vous des contrefaçons !

Ces derniers temps on parle pas mal d’autogestion dans le petit milieu militant bisontin, en lien notamment avec le 40e. anniversaire le la grève des LIP. Bonne nouvelle, pourrait-on se dire. Pas tant que ça, on va le voir. Au moins voilà une occasion de rappeler que pour nous l’autogestion doit avoir un sens révolutionnaire, sans quoi elle n’est qu’une arnaque politicienne de plus.

Une journée a récemment été organisée autour de LIP par l’association « Besançon, écologie, solidarité autogestion, citoyenneté » (BESAC, événement « soutenu » par toute une ribambelle de partis de gauche), avec un discours modéré (« citoyenniste »), prônant le développement des coopératives et le syndicalisme « alternatif » comme réponse à la crise. Un autre colloque avait été organisé en juin par la fac de droit au centre diocésain, drôle d’idée, non ? Citons aussi le festival du « Collectif des alternatives au capitalisme », qui rassemble en une joyeuse kermesse une espèce de « Front de gauche élargi » auquel s’agrègent les bonnes volontés unitaires, écologistes, décroissantes, apolitiques, citoyennes, etc… Et cet ensemble n’a que le mot autogestion à la bouche, avec la grève de LIP comme mythe unificateur. Ce fut certainement une grande grève, historique, mais peut-on parler sérieusement d’une réelle autogestion ? On peut au moins faire les remarques suivantes : 1) le comité de grève était largement influencé par une organisation syndicale, la CFDT, elle-même liée à la gauche réformiste et chrétienne ; 2) les grévistes eux-même ne parlaient pas d’autogestion mais plutôt de « grève active » ; 3) l’engouement populaire et médiatique pour cette grève est largement dû (et à contribué) à la mode « autogestionnaire » visant à récupérer la contestation soixante-huitarde à des fins électorales ; 4) « l’autogestion » a échoué puisque l’entreprise à finalement été liquidée en 1977 ; 5) on peut en conclure que l’autogestion ne peut pas prospérer en milieu capitaliste, et c’est encore plus vrai pour les entreprises dont les clients ne sont pas des consommateurs mais d’autres entreprises ; 6) par contre l’occupation d’usine et l’expropriation du stock pour financer la grève nous paraît être un moyen de lutte exemplaire.

Par ailleurs un appel circule actuellement pour la création d’un « collectif pour l’autogestion », signé par six individu.e.s (inutile de les nommer). Cinq d’entre e.lle.ux au moins sont dirigeant.e.s loca.les.ux et/ou nationa.les.ux de diverses organisations politiques : ATTAC (association défendant des réformes économiques keynésiennes et protectionnistes), Parti de gauche (scission du PS visant à médiatiser son leader charismatique J.-L. Mélenchon et à attirer le mouvement social vers la majorité présidentielle), Mouvement des jeunes socialistes (organisation de jeunesse du parti au pouvoir), Les Alternatifs (dernier débris du « Parti socialiste unifié », dont le rôle a été de détourner la contestation des années 1960 et 1970 pour faire élire Mitterrand) et Gauche anticapitaliste (scission du NPA ayant rejoint le Front de gauche pour contribuer à son apparence « radicale »). Le point commun de ces organisations est de poursuivre des buts contraires à l’autogestion : renforcer l’Etat, rendre acceptable le capitalisme par l’adoption de réformes d’aménagement, ne proposer que des solutions politiciennes aux problèmes sociaux actuels. Une des signataires est en outre conseillère municipale (membre de la majorité « socialiste »), vice-présidente de la CAGB (communauté d’agglomération) et du SYBERT (gestion des déchets de l’agglo), un autre est carrément candidat aux prochaines élections municipales sur la liste du maire sortant. Un autre est consultant en politiques publiques et siège au conseil d’administration de BGE Franche-Comté, une agence mixte financée essentiellement par des fonds publics, dédiée à la création d’entreprises, à la prestation de services aux patrons et à la formation des cadres. On peut donc dire que ces deux là travaillent contre l’autogestion. Trois autres sont enseignants-chercheurs, comme dit la chanson « y’en a des bien », mais l’existence de spécialistes professionnel.le.s de la connaissance est un obstacle à la réappropriation collective du savoir, et favorise la présence de leaders politiques.

On a donc affaire à une bande de politicien.ne.s qui parlent d’autogestion parce que ça revient à la mode, et qui se permettent de venir chercher une caution auprès des anarchistes, pour que ça ait l’air plus vrai. Face à ce genre de falsifications nous répondons que tout ceux qui parlent d’autogestion sans se référer à la destruction du pouvoir de l’Etat et du Capital ne sont que des charlatan.e.s.

Le terme « autogestion » est apparu en France dans les années 1950 pour désigner l’expérience du régime soi-disant communiste de la Yougoslavie. Toute la gauche s’en est emparé dans les décennies suivantes pour se refaire une image plus « moderne », « radicale » et « démocratique », l’autogestion est même devenue une tendance du management. Cette mode a culminé avec les élections municipales de 1977 et surtout avec l’élection de François Mitterrand : l’autogestion des entreprises figurait dans son programme, nous avons eu la privatisation des services publics et l’institutionnalisation des mouvements sociaux.

Les anarchistes ont e.lle.ux aussi repris ce mot à leur compte, puisqu’il désigne assez bien leur projet. Avant il.le.s parlaient de grève gestionnaire ou expropriatrice, d’auto-organisation et d’autonomie ouvrière. Cela désigne à la fois le projet révolutionnaire d’une société sans Etat ni capital (fédération libre d’associations, de coopératives et de communes), et les bases de fonctionnement du mouvement qui défend ce projet (organisations et collectifs libertaires, luttes sociales) : des assemblées horizontales souveraines, et une structuration par le bas par la démocratie directe (mandats impératifs et révocables, rotation des tâches, auto-formation collective). C’est la tendance anti-autoritaire du socialisme et du communisme, présente depuis plus d’un siècle et demi. De ce point de vue, et malgré les critiques qu’on peut en faire, l’expérience auto-gestionnaire la plus aboutie reste celle de la Révolution espagnoles des années 1930. Puisque le besoin s’en fait à nouveau sentir, nous reproduisons ci-dessous/ci-contre des extraits de deux motions de clarification adoptées dans les années 1970 par l’Association internationale des travailleur.euse.s (AIT, internationale anarcho-syndicaliste).

Sur l’autogestion révolutionnaire (motion du XIVe. congrès AIT, Montpellier, 1971)

 « Terme surgi de l’évolution progressive des relations humaines, l’autogestion n’est pas une conception nouvelle. Hier, en Espagne (1936-1939), elle s’appela COLLECTIVISATION ET SOCIALISATION.

Elle est une base économique des principes de l’anarcho-syndicalisme : terres, ateliers, instruments et outils de production aux main des producteur.trice.s sans aucun autre contrôle que celui de la base des producteur.trice.s. L’autogestion est l’un des aspects de la révolution sociale libertaire et ne peut être conçu en dehors de celle-ci. (…)

L’autogestion économique sans la liberté complète de l’individu.e n’est qu’un contresens. L’autogestion contrôlée par des éléments étrangers à la production n’est qu’une farce destinée à tromper les travailleur.euse.s. L’autogestion refuse toute tutelle politique.

L’autogestion doit être générale, embrasser toutes les branches de la production, mettant ainsi entre les mains des organisations de travailleur.euse.s la gestion, la coordination, la structuration régionale, nationale et internationale même, la distribution et les échanges des produits sur la base de la solidarité libertaire. »

Démystification des définitions politiques sur l’autogestion (XVe. congrès AIT, Paris, 1976)

 « (…) Nombreuses sont les tendances marxistes, socialistes, humanistes, gouvernementales mêmes, et simplement autoritaires se lancent dans des définitions de l’autogestion conformes à leurs prétentions. Toutes ces définitions ne reflètent qu’une certaine réforme des structures économiques, en accordant une intervention des producteur.trice.s dans certains aspects, en se réservant la tutelle et le contrôle de la planification, de la direction, du financement, et de la jouissance des bénéfices.

Ceci veut dire qu’en faisant quelques pas en arrière, face à la répression croissante des courants autogestionnaires, l’idée est déformée au profit de la permanence autoritaire.

Même la mise à disposition des travailleurs et travailleuses des moyens de production, consommation, gestion et direction des usines, ateliers et campagnes, est une solution incomplète. Car tous les aspects de la vie économique, politique et sociale globale restent entre les mains de l’Etat, de technocrates au service des tendances politiques du moment. La gestion totale n’est plus directe mais déléguée, elle échappe aux mains des travailleur.euse.s.

L’autogestion intégrale et révolutionnaire implique et exige une organisation fédéraliste, qui partant des lieux de production et des communes libres, crée, par la libre décision des humain.e.s qui les composent, la fédération. Née par décision des individu.e.s solidaires, cette organisation mettra la société au service des humain.e.s, en détruisant l’idée de l’humain.e contraint.e par la collectivité.

L’anarcho-syndicalisme militant ne nie pas la portée progressive des conquêtes ouvrières qui pourront être réalisées en s’appropriant, par un combat révolutionnaire, sans intervention extérieure, les campagnes, les ateliers, les usines. Nous revendiquons les collectivisations et socialisations comme réalisations révolutionnaires. Mais elles ne le seront vraiment que si elles échappent au contrôle ou à l’intervention à n’importe quel degré, de l’Etat ou des partis politiques. (…) »